En mémoire de notre ami Jean-Claude …

Ce texte a été écrit en mémoire de notre ami Jean-Claude Gaillard qui nous a quitté cette semaine. Jean-Claude était le doyen de la section tennis de table.

Cher Jean-Claude, cher partenaire,

Je viens d’apprendre la nouvelle et je ne peux que t’exprimer ma plus vive contrariété. Non seulement tu as cessé, il y a quelque temps et sans prévenir, de jouer avec moi en Coupe Vitale, mais on me fait savoir que tu as pris un très long congé – peut-être définitif. Je suis passé hier au Père-Lachaise et cela m’a été confirmé par ton épouse, tes fils et tes petits-enfants ainsi que par la famille du CPS X. Permets-moi de te dire que nous sommes tous infiniment tristes de ton départ que nous aurions espéré plus tardif, même si tu avais déjà plus que bien vécu.

Certes, je dois reconnaître que notre tandem en FSGT n’a pas représenté un grand moment du tennis de table. On s’est plutôt pris une ou deux roustes mémorables dans des banlieues lointaines, d’où il faut ensuite revenir le moral en berne et le ventre vide, sans parler des transports en commun. Mais ces menues avanies ne changent rien au fait que tu étais un super joueur même après avoir été entamé par les cellules malignes, et un vrai partenaire, d’une espèce dont il y a peu de représentants. 

Je ne t’ai pas connu au sommet de ton art de la table (de ping), étant trop tard venu au club, mais j’ai quand même eu l’occasion de constater, y compris à mes dépens, à quel point tu étais redoutable une raquette à la main. Tu n’avais pas le jeu le plus orthodoxe que j’aie connu, c’est un euphémisme, mais il y avait dans tes gestes une combinaison inimitable de précision d’horloger (logique) et de cette espèce de folie contrôlée qu’on observe chez les jeunes chats. Le résultat était terriblement efficace. Je me souviens de ton service « bombe », ajusté au millimètre et qui atterrissait exactement à l’endroit où ton adversaire avait le moins envie de le trouver. Et de ton coup droit qui, bien que peu académique, m’a transpercé plus d’une fois. Ce coup, tu le jouais à la Jean-Claude, non comme le ferait un joueur « classique », en tapant bien fort sur une balle commodément placée et qu’il est logique d’attaquer, mais au moment le plus inattendu, en te décalant de manière peu prévisible, d’une frappe en cuiller que tu accompagnais d’un élan du corps, ce qui donnait une balle extrêmement difficile à contrôler, non pas tant à cause de sa vitesse ou de sa puissance que de son timing très gênant pour le joueur opposé. 

Tu me diras qu’il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un horloger ait le sens du timing. De fait, tu possédais au plus haut degré cette aptitude à déceler le moment où le joueur adverse n’était pas prêt, avait une fraction de seconde d’inattention ou un petit temps de latence qui te permettait de le surprendre. Outre ce tempo dévastateur, tu avais la caractéristique de ne jamais lâcher l’affaire, même lorsque tu semblais archi dominé. Je me souviens de t’avoir vu écœurer un joueur qui pensait avoir match gagné, en entamant une remontée d’abord laborieuse, mais bientôt irrésistible. Ce n’étaient pas deux sets de retard qui entamaient ton moral, ni même le fait de manquer une balle, ce qui avait cependant le don de t’agacer. Je me souviens de ta manière de t’auto-invectiver en criant « Connard ! » d’une voix de stentor parce que tu avais loupé un service, puis de te tourner poliment vers l’adversaire pour ajouter : « C’est pas à toi que je parle, c’est à moi! »

On peut voir dans cette façon de t’insulter toi-même pour un geste maladroit l’expression de ton perfectionnisme. Même si ton style n’était pas académique, il était traversé par ce souci de réussir le coup parfait, pas forcément le plus élégant ni le plus spectaculaire, mais celui qui marquait le point de manière imparable. Ton élégance, l’esthétique de ton jeu, était celle de l’efficacité, du réalisme. Tu faisais tout pour te donner le moyen de gagner, et je ne t’ai jamais vu « balancer » un match. Mais tu le faisais aussi avec un grand respect de l’adversaire, car si tu étais l’un des joueurs les plus combatifs que j’aie croisés, tu étais aussi l’un des plus fair-play.

Nous avons fait équipe alors que tu n’étais plus à l’apogée de ton jeu, et que la maladie réduisait implacablement tes possibilités. Même diminué, tu gardais ton esprit de combattant et cette malice qui a fait de toi un joueur exceptionnel. Je suis fier d’avoir été ton partenaire. Ta mort m’a permis d’apprendre qu’en plus d’un pongiste hors pair, tu étais un père comblé, un grand-père prolifique et un pater familias très aimé. Tu as déclaré aux tiens que d’une manière ou d’une autre, tu serais toujours là pour eux. Pour moi aussi, tu resteras présent d’une certaine façon, et quand je jouerai un match difficile – au ping ou dans la vie – je penserai à toi, à ton fighting spirit et à tes remontées inattendues – et ça me donnera la pêche de continuer. 

Aujourd’hui je te pleure, mais je te ris aussi, parce que même si tu étais caustique, râleur et teigneux, tu étais aussi drôle et chaleureux, fin et spirituel, généreux et amoureux de la vie, parce que tu étais un mec en or et un fameux Gaillard. 

Ciao, partenaire.

Michel de Pracontal

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